Disparition d’Albert Memmi – message du Président de la SHJT

Je viens d’être informé du décès d’Albert Memmi survenu dans la nuit du jeudi au vendredi 22 mai. Une belle plume s’est arrêtée d’écrire, une voix s’est tue, un Maître a cessé d’enseigner, une conscience sévère et attentive ne nous éclairera plus.

L’émotion qui m’étreint au moment où je dois saluer sa mémoire au nom de la Société d’Histoire des Juifs de Tunisie me fait douter de ma capacité à écrire tout ce qui affleure à ma pensée.

Dans les premières années qui ont suivi l’indépendance de la Tunisie, alors que j’achevais mes études secondaires, nous étions un petit groupe d’amis rêvant de gloire littéraire et nous reposant de Tacite et de Xénophon, en traduisant en vers de potaches nos premiers émois. Alain-Gérard Slama notre aîné de deux ans, couronné par le prix de version latine au concours général des lycées et collèges, nous appelait à le suivre sur le chemin de la rue d’Ulm, mais Albert Memmi nous montrait que l’on pouvait être juif, né à Tunis et devenir un écrivain français. La Statue de Sel et surtout Agar ne nous quittaient pas. André Malraux dépoussiérait l’Odéon où Barrault représentait Tête d’Or ; Sartre publiait Les séquestrés d’Altona et Camus, glorieux prix Nobel avait le courage de déclarer que sa mère passait avant la Justice. Mais faisant fi de cette agitation, nous rêvions aux propos d’un camarade de retour de Paris qui avait aperçu Albert Memmi à Saint-Germain des Prés. Nous l’imaginions au Flore déjeunant avec Sartre, prenant un thé au Deux Magots avec Simone de Beauvoir, buvant un punch à la Rhumerie Martiniquaise avec Albert Camus avant d’aller baiser les doigts de quelques duchesses qui avaient les traits d’Oriane de Guermantes. Nous rêvions tous d’être Albert Memmi et nous nous imaginions qu’il était nous.Je me souviens d’avoir écrit un soir de doute en pleine préparation de concours et parodiant Victor Hugo « Je veux être Albert Memmi ou rien ».

Lorsque bien plus tard à Paris débarrassé de mes chimères, je rencontrai Albert Memmi et qu’il me fit l’honneur de me recevoir, de m’écouter, de dialoguer avec moi, de me conseiller, mon admiration ne fut en rien entamée et, plus raisonné plus réfléchie elle ne cessa de monter en puissance.

Profondément enraciné dans notre Tunisie natale, issu d’une famille nourrie par la tradition juive, élève de l’école française, mariée ensuite à une chrétienne, enseignant et vivant en France, lu et traduit dans tous les continents, Albert Memmi se confond avec cette pluralité culturelle qui est la marque de la Tunisie. Cette variété d’expériences et parfois de tribulations avaient aiguisé son regard à la fois inquiet et nuancé et son engagement constant contre la peur et le rejet de l’autre.

Lui qui avait été préfacé à la fois par Sartre et par Camus était dans ce XXI siècle l’un des derniers tenant de la République des Lettres, comme le prouve l’éclectisme de ses admirations littéraires et de ses relations.

Je voudrais surtout souligner ici sa fidélité à l’histoire de la communauté juive de Tunisie au sein de laquelle il était né et qui est présente dans presque toutes ses œuvres.

Lors de la  visite que le regretté Jacques Taieb et moi-même lui rendîmes en 1997, pour lui faire part de notre projet de créer la Société d’histoire des Juifs de Tunisie en vue de favoriser l’éclosion de travaux scientifiques et d’échanges universitaires, il ne se contenta pas de nous encourager mais nous apporta un concours constant et bienveillant en mettant sa notoriété au service de notre toute nouvelle association. Il n’a jamais manqué depuis de souligner la qualité de notre action, la continuité exemplaire de nos travaux et ne manquait pas de rappeler qu’il était membre d’honneur de notre association et qu’il était intervenu en 1999 et en 2003 lors des colloques internationaux que nous avions tenus en Sorbonne. A deux reprises en mars 2000 et en novembre 2003 nous avions organisé des journées d’études autour de son œuvre, dans une perspective plus historique que littéraire avec la participation d’universitaires tunisiens et israéliens.

Mardi dernier, deux jours avant son décès il participait assistait grâce à internet et à l’application zoom à la conférence donnée sous l’égide de notre société par Jean-Marcel Nataf sur les chefs d’œuvre des rabbins tunisiens. J’avais été heureusement surpris de sa présence, de ses traits apaisés et de constater que son sourire si perçant et si expressif de sa personnalité apparaissait de temps à autre sur l’écran tandis qu’il écoutait attentivement un exposé dont le thème ne portait pas un de ses sujets de prédilection.

Dans les jours et semaines qui suivront les hommages se multiplieront sans doute et exprimeront mieux que je ne le fais ici la grandeur de l’œuvre d’Albert Memmi.

Aujourd’hui je pense à l’Homme, à tout ce qu’il a représenté pour beaucoup dont je suis et j’essaye de retrouver les termes de nos multiples échanges.

Son œuvre marquée à la fois par son identité juive, par sa Tunisie natale si chère à son cœur, par la culture française, celle de la France des Droits de l’Homme, de la France de Michelet et de Zola. Elle demeurera pour les historiens la référence de ce qui fut pendant des siècles et des siècles la présence juive en Tunisie.

Les grands travaux de l’esprit ont un précieux privilège. Ils vivent et se prolongent au-delà de leurs auteurs. L’œuvre d’Albert Memmi en fait partie. En ce sens Albert Memmi continuera de vivre.

 

Claude Nataf

Président de la Société d’Histoire des Juifs de Tunisie

25 mai 2020

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